RThPh 143  (2011/IV), P. 305-316.

Monique CASTILLO
L’intelligibilité normative du droit chez Kant

Résumé
L’avertissement de Rousseau a été entendu en son temps comme il l’est encore dans le nôtre: le droit ne peut s’imposer par son seul pouvoir de contraindre, il lui faut l’autorité et la légitimité du pouvoir d’obliger. Le kantisme a apporté à cette distinction une fondation transcendantale: il ne s’agit ni de moraliser le droit (le droit n’est pas la morale, il règle nos rapports de coexistence et non pas l’intimité de nos consciences), ni de l’idéaliser, mais tout simplement de lui reconnaître une intelligibilité spécifique, une autonomie rationnelle qui lui assure une indépendance normative, le mettant à l’abri des réductions naturalistes aussi bien que des récupérations dogmatiques. Aussi le droit ne saurait-il servir à imposer au public des théories de la vie et du bonheur, pas plus qu’il ne peut servir de caution à des attentes politiciennes d’efficacité; dans le droit, en effet, ce ne sont pas des appétits, mais des prétentions à faire valoir des justifications qui se rencontrent, s’opposent et s’organisent de manière relationnelle. Cette réflexion conduit à poser la question de savoir comment le procéduralisme juridique des héritiers contemporains du normativisme kantien affronte la question du recul de la souveraineté en Europe.

M. CASTILLO, Kant’s normative intelligibility of law, RThPh 2011/IV, p. 305-316.
Rousseau’s warning was heard in his time as it still is in ours: law cannot be imposed on the sole basis of its power to coerce; it requires the authority and legitimacy of the power to oblige. Kant and his followers gave to this distinction a transcendental basis: not to moralise law (law is not morals; it regulates relations of coexistence, not the intimacy of conscience), nor to idealize, but simply to recognize in law a specific intelligibility, a rational autonomy that assures it a normative independence, protecting it from naturalist reductions as well as dogmatic appropriation. Nor can the law serve to impose any theory of life and happiness upon the public, or to support political expediency, for in law it is not appetites but claims to justification that meet, conflict and come into a relational order. This reflection leads to the question how contemporary heirs of Kant’s Normativism situate juridical Proceduralism against the decline of sovereignty in Europe.